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27.03.2008
L'individu et son miroir
Parce que ... Je n'ai rien à dire mais que d'autres bien ... Et parce que j'adore les néologismes (cfr. catégories de la présente note)
Quand je me levai enfin (...) et que j'eus réappris à marcher, un jour, je pris à la main une glace et j'allai vers un miroir en pied pour me regarder, et j'y allai seul. Je ne voulais pas que quelqu'un (...) pût savoir ce que j'éprouverais quand je me verrais pour la première fois. Mais tout se passe sans bruit, sans cris ; je n'ai pas hurlé de rage quand je me suis vu. Je me suis senti abattu, c'est tout. Cette personne dans le miroir, ce ne pouvait pas être moi. Intérieurement, je me sentais quelqu'un d'ordinaire, en bonne santé, veinard - pas du tout comme celui du miroir, oh non ! Pourtant, chaque fois que je me tournais vers le miroir, c'étaient mes propres yeux qui me renvoyaient mon regard, brûlant de honte (...) Tandis que je restais là, sans pleurer et sans bruit, je compris vite qu'il me serait impossible d'en parler à quiconque, et alors, à cet endroit, la confusion et l'effroi qu'avait provoqués ma découverte se bouclèrent en moi, et pendant très longtemps j'allais les affronter seul.
Sans cesse, j'oubliais ce que j'avais vu dans le miroir. Cela ne parvenait pas à pénétrer à l'intérieur de mon esprit et à devenir partie intégrante de moi-même. J'avais l'impression que cela n'avait rien à voir avec moi ; que ce n'était qu'un déguisement. Mais ce n'est pas le genre de déguisement que l'on met volontairement, et qui doit tromper les autres sur l'identité de celui qui le porte. Le mien, on me l'avait mis sans assentiment, à mon insu, comme dans les contes de fées, et c'était moi qu'il trompait, sur ma propre identité. Je regardais dans le miroir et j'étais frappé d'épouvante parce que je ne me reconnaissais pas. A l'endroit où je me tenais, avec moi cette exaltation romantique persistante qui me soufflait encore que j'étais une personne favorisée par le sort, à qui tout était possible, je voyais un inconnu, une petite silouhette, pitoyable, hideuse, et un visage qui, à mesure que je le fixais, se tordait de douleur et rougissait de honte. Ce n'était qu'un déguisement, mais je l'avais sur moi pour la vie. C'était là, c'était réel. Chacune de ces rencontres était comme un coup sur la tête. Elles me laissaient hébété, abattu, assomé à chaque fois, jusqu'à ce que, lentement et obstinément, l'illusion tenace de ma santé et de ma beauté m'eût envahit à nouveau, et alors j'oubliais cette réalité déplacée, et j'étais à nouveau tout novice et sans défense.
- Témoignage (pages 18 et 19) dans Stigmate, les usages sociaux des handicaps par Erving Goffman -
00:37 Publié dans Paroles d'Autres, Psychodules | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

Commentaires
Ah tiens, ca décrit très bien ce que je ressens par moment ce texte a part la fin, je ne connaissais pas cet auteur, c'est interessant.
Ecrit par : Psyro | 27.03.2008
ce n'est pas Erving Goffman en fait ...
c'est un témoignage qu'il intègre à son livre.
Mais ce livre est très intéressant oui ... Un peu ardu par moment (c'est très socio/psycho) mais il y intercale toujours des "paroles de stigmatisés" pour illustrer et c'est très touchant et en même temps, ça fait bien réfléchir.
Je te le prêterai si tu veux ;-)
Merci d'être passée en tout cas :-)
Ecrit par : La perdue de service | 27.03.2008
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